Cheikh Boucounta Coly dit Daddy Bibson: Le jour où Fass se tait (par Seck Dieng)

Ce mercredi 8 avril 2026, pendant que la terre de Yoff s’ouvre pour accueillir Cheikh Boucounta Coly, je suis dans l’impossibilité de faire comme si c’était un jour ordinaire. Je n’y arriverais pas. Pas aujourd’hui. Parce qu’aujourd’hui on enterre une partie de ce que nous avons été.

J’avais un peu plus de quinze ans. Le Prytanée Militaire, mon lycée était moins un lieu d’apprentissage qu’un terrain d’existence, et je rappais dedans avec l’arrogance tranquille de celui qui croit avoir quelque chose à dire avant même de savoir quoi. C’est dans cet espace d’incertitude adolescente que la voix de Bibson s’est imposée. Pas doucement. Comme une évidence qu’on attendait sans le savoir.
Il y a des années qui tranchent. Elles séparent un avant d’un après avec une brutalité que les historiens ne finissent jamais tout à fait d’expliquer. 1968 fut l’une de ces années pour une génération de frondeurs à travers le monde. A Paris, à Dakar, à Mexico, des jeunes gens décidèrent collectivement que le monde hérité de leurs parents méritait d’être contesté, bousculé, réinventé. Cette impulsion ne s’éteignit jamais. Elle se transmit, se métamorphosa, attendit son heure.
Vingt ans plus tard, en 1988, le Sénégal traversa une autre secousse.

L’année blanche paralysa le système scolaire et jeta dans la rue une jeunesse que le président Abdou Diouf jugea suffisamment menaçante pour lui coller l’étiquette de jeunesse malsaine. Le mot choqua, blessa, cristallisa quelque chose que rien ne put effacer. Cette jeunesse refusait l’immobilisme et le silence des résignés, et elle allait démontrer dans les années qui suivirent que sa vitalité était précisément ce dont le pays avait besoin pour bouger.
C’est dans ce terreau de 1988, dans les faubourgs de Rufisque et les cours de Dakar, que Cheikh Boucouta Coly entendit pour la première fois le rap et décida d’en faire sa langue. Un garçon qui grandit entre Thiès, Tambacounda, Diourbel et Dakar, qui absorbe plusieurs réalités du Sénégal profond avant d’être adulte, ne choisit pas le rap par hasard au moment précis où son pays entre en ébullition.

Il choisit l’arme qui correspond à sa colère et à sa lucidité.
L’ironie de l’histoire mérite qu’on s’y arrête. Cette jeunesse que le pouvoir qualifiait de malsaine, nourrie aux textes acérés de Bibson et de ses frères du Rap’Adio, fut l’un des moteurs du réveil citoyen qui précipita la première alternance démocratique sénégalaise en 2000. Il lui avait fallu à peine une dizaine d’années. Le rap avait nommé les choses, éduqué des consciences, refusé l’amnésie collective que l’on distribuait volontiers aux pauvres gens.

Bruno Cheikh Boucounta Coly s’enracina à Fass après avoir porté plusieurs terroirs du Sénégal dans ses semelles. Ce quartier populaire de Dakar devint sa caisse de résonance. Il en fut le fils le plus fidèle et le griot le plus intransigeant, celui qui disait la vérité à ses propres gens sans chercher leur indulgence.
Sa rencontre avec Xuman donna naissance à Pee Froiss, et ces deux tempéraments forts posèrent les premières pierres d’un édifice dont nous sommes encore les héritiers. Pee Froiss fut l’acte de naissance du rap sénégalais adulte, celui qui décida de parler le wolof des quartiers populaires, de parler Dakar, de parler ici plutôt que de singer là-bas. Ce choix était en lui-même un acte politique, même si personne à l’époque ne l’habillait encore de ce mot.

Mais c’est quand Bibson rejoignit Keyti et Deug Iba pour former le Rap’Adio que quelque chose de plus grand se produisit. Ce moment fut le début d’une ère nouvelle dans l’histoire du rap engagé au Sénégal. Le mouvement cessa d’être une promesse pour devenir une puissance.

Ce n’était plus de la musique pour les jeunes des quartiers. C’était un regard sur le pays, une exigence de vérité, un refus d’accepter les injustices comme des fatalités. L’album de 1998, Ku weet xam sa bopp, reste pour ceux qui l’écoutèrent adolescents, une œuvre fondatrice. On ne l’écoutait pas. On le recevait. Comme on reçoit une gifle de vérité qu’on attendait sans le savoir.

Treize albums solo. Je les range mentalement et je vois que chacun d’eux correspond à une période de notre vie collective, à une présidence, à une crise, à un espoir, à une désillusion. Ku weet xam sa bopp, S.D.F., Jassbu, Ay Jundiou, Sant Rek, Miza jour. Bibson fut le chroniqueur non officiel du Sénégal réel, celui des sans-domicile et des sans-filets. Le moindre de ses lyrics dans Ku weet xam sa bopp résonne encore comme un programme que n’importe quel gouvernement sensé aurait pu inscrire dans son plan de développement. Connais-toi toi-même. Tout le reste en découle. Il fut sacré meilleur rappeur solo en 2007 sans jamais s’être renié pour mériter cette distinction.
L’histoire en tant que ma discipline de spécialisation, m’a appris à me méfier des catégorisations rapides, à chercher derrière les œuvres les questions que les artistes posent à leur époque plutôt que les réponses qu’ils prétendent apporter.

Bibson n’était pas un militant au sens classique. Il n’a pas rejoint de parti, n’a pas brigué de mandat. Il fit quelque chose de plus subtil et de plus durable. Il utilisa son art comme outil de vérité et appela lui-même cette posture l’activisme, notion qu’il incarna bien avant qu’elle ne devienne un concept à la mode dans les colloques culturels. Dénoncer les injustices sans transformer la scène en tribune partisane. Rester un artiste tout en refusant l’innocence de l’art pour l’art. C’est un équilibre rare, difficile à tenir sur trois décennies, et il le tint.
Le ministre de la Culture a dit qu’il n’était pas seulement un artiste mais une conscience. Il était plus précisément une conscience incarnée. Il ne théorisait pas depuis un salon. Il parlait depuis Fass, depuis la réalité de gens que personne n’allait interviewer dans les journaux du matin.
Il y a quelque chose que l’on tait dans les hommages officiels, parce qu’on préfère les trajectoires lisses aux biographies trouées. Bibson souffrit. Il lutta contre la maladie avec la même obstination qu’il mettait dans ses textes, et il revint. Fidèle à lui-même, refusant les compromis et les modes éphémères. Tenir debout quand tout incite à la capitulation, et continuer à chanter la vérité quand le confort conseillerait de se taire, c’est aussi une forme d’art. Une forme d’art qu’il pratiqua jusqu’à la fin.
Au fil des ans, il adopta le pseudonyme de Tidiani 733 et consacra son album Insa Ibn Mariam, sorti en 2020, à sa quête intérieure. Sept titres de dépouillement volontaire, en hommage à la confrérie Khadriya dont il est issu et à la Fayda Tijania. Ceux qui virent dans ce tournant une contradiction avec le Bibson contestataire d’avant ne lurent pas assez attentivement. Il n’y a aucune rupture dans cette trajectoire. Il y a une continuité profonde. Le même homme qui dénonçait les injustices avec une rage maîtrisée est le même qui chercha dans la spiritualité le fondement de tout ce qu’il avait affirmé. Il estimait que sans enracinement spirituel, tout discours politique ou social reste fragile comme du sable.
Ce matin, au cimetière musulman de Yoff, on a enterré un corps. On a enterré cinquante-deux ans de vie, trente-huit ans de musique, et l’une des voix les plus honnêtes que ce pays ait produites. La cité Malamine Senghor à Thies, la place Doudou Bakassa aux HLM 2 seront trop petites pour contenir tout le chagrin de ceux que Bibson a nourris de ses mots.
Mais on n’enterre pas une œuvre. On n’enterre pas une conscience.
En 1988, le président Abdou Diouf voyait dans cette jeunesse une menace. L’histoire lui répondit avec une élégance cruelle. La jeunesse malsaine qu’on voulait corriger avait plus de boussole morale que bien des élites formées dans les grandes écoles. Bibson en fut l’un des visages les plus clairs. Et aujourd’hui, c’est cette même jeunesse devenue adulte, devenue cadre, devenue père et mère, qui pleure à Yoff et mesure ce qu’elle perd.
Moi qui ai rappé dans les couloirs d’un lycée en imitant ses intonations sans même m’en rendre compte, moi qui dirige aujourd’hui un fonds censé protéger ce que des hommes comme lui ont construit, je dis ceci. Daddy Bibson appartient au patrimoine immatériel du Sénégal. Ce n’est pas une métaphore rhétorique pour hommage funèbre. C’est une obligation.
Inna lillahi wa inna ilayhi raji’oun.
Repose en paix, grand frère. La douleur est immense et nous commençons à peine à en mesurer l’étendue.
Par Seck DIENG, DG du Fonds de Développement des Cultures Urbaines et des Industries Créatives (FDCUIC)

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